« À une époque marquée par une accélération toujours plus grande, par des records sans cesse dépassés — dans les airs, sur l’eau ou sur terre — et par le franchissement toujours plus rapide de limites telles que le mur du son, les arts optique et cinétique portent la dynamogénie à un niveau qui place l’observateur dans un état de synchronisation avec l’ensemble des mobiles évoluant à grande vitesse dans son environnement quotidien. »
— Arnauld Pierre
Espace Meyer Zafra a le plaisir de présenter une exposition collective intitulée Déplacements. Du 15 juillet au 29 septembre 2021, cette exposition réunit cinq figures majeures de l’art cinétique : Marina Apollonio, Ennio Ludovico Chiggio, Edoardo Landi, Manfredo Massironi et Grazia Varisco.
La première grande manifestation consacrée à l’art cinétique italien se tient en 1962. Parrainée par Olivetti et organisée par Bruno Munari et Giorgio Soavi à Milan, l’exposition intitulée Arte Programmata. Arte Cinetica, opere moltiplicate, opera aperta rassemble douze artistes italiens partageant des recherches communes : Alberto Biasi, Ennio Chiggio, Giovanni Antonio Costa, Edoardo Landi, Manfredo Massironi, Giovanni Anceschi, Davide Boriani, Gianni Colombo, Grazia Varisco, Gabriele De Vecchi, Enzo Mari et Bruno Munari.
Alexandre Quoi, responsable du département scientifique du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne, décrit ainsi cet événement :
« Si l’exposition Arte Programmata révèle le rôle de l’Italie comme laboratoire des recherches de l’avant-garde cinétique, la notion d’art programmé s’inscrit alors dans une constellation internationale d’artistes réunis au sein de la Nouvelle Tendance. »
Marina Apollonio rejoindra d’ailleurs ce mouvement de la Nouvelle Tendance en 1965.
Malgré des positions politiques et sociétales profondément différentes, les artistes cinétiques italiens des années 1960 et les futuristes du début du XXᵉ siècle évoluent dans des contextes comparables, marqués par l’essor des nouvelles technologies. En rupture avec l’art classique, les futuristes figurent parmi les premiers artistes à intégrer la technologie à leurs créations. Filippo Tommaso Marinetti, notamment, imagine un théâtre total mobilisant télévision, haut-parleurs et différents moyens de communication, plaçant ainsi le public — devenu acteur — au cœur même de l’œuvre.
Conscients de cet héritage, les artistes cinétiques italiens prolongent et développent cette intégration de la technologie et du spectateur afin de créer une quatrième dimension dans l’art. Comme le souligne Alexandre Quoi :
« Dans un contexte socioculturel marqué par le développement des technologies électroniques et des nouveaux moyens d’information et de communication, une transformation profonde de l’objet artistique et du comportement du spectateur s’impose progressivement au public et demeure au cœur des préoccupations des artistes cinétiques. En intégrant aux recherches artistiques les questions de production, de design et de multiplication de l’œuvre, l’art programmé marque également un tournant dans les relations possibles entre l’art et l’industrie. »
D’un point de vue strictement lexical, un déplacement correspond à un changement de position. Le choix du titre Déplacements, plutôt que Mouvement, réside précisément dans cette distinction, fondamentale en mathématiques comme en physique. Le mouvement désigne l’action même de se déplacer, tandis que le déplacement correspond uniquement à un changement de position, sans prendre en compte les paramètres qui caractérisent cette action — vitesse, gravité, masse ou accélération.
À partir de formes géométriques élémentaires, les artistes cinétiques italiens obtiennent de multiples transformations structurelles grâce à différents procédés : superpositions de plans (Grazia Varisco, Spazio Potenziale 20, 1975 ; Manfredo Massironi, Collage con Greca, 2002), interférences produites par la superposition de cadres plus ou moins décalés (Ennio L. Chiggio, Interferenza Lineare 14.3 (4 + 5 moduli), 1969), déformations d’objets (Ennio L. Chiggio, Truchet / Cloud #8, 2011) ou encore recherches autour des cercles concentriques (Marina Apollonio, Dinamica Circolare).
À travers cette exposition, nous avons souhaité mettre en lumière trois figures majeures de l’art cinétique italien encore trop rarement présentées en France — Ennio Ludovico Chiggio, Edoardo Landi et Manfredo Massironi — aux côtés de deux artistes essentielles, Marina Apollonio et Grazia Varisco. Cette démarche s’inscrit également dans le mouvement de reconnaissance des artistes femmes porté depuis plusieurs années par de nombreuses institutions internationales.
Par l’utilisation de formes géométriques élémentaires, les œuvres réunies dans Déplacements génèrent des expériences perceptives stimulantes et invitent le regard à se remettre constamment en question. L’expérience du visiteur occupe ainsi une place centrale dans l’exposition. Qu’il s’agisse d’une activation manuelle ou d’une simple observation, le public est invité à participer pleinement à l’expérience de l’œuvre et à devenir acteur de sa propre perception.